Les pages de "Livres de Guerre"

 
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Le récit

 

Songeons (Oise) du 1er au 04 Juin 1940

 

Nous arrivons dans cette localité où pour la première fois l’E.H.R (Escadron Hors Rang) est là. Les hommes s’affairent autour des G.M.C. et des Latil de dépannage qui le constitue.

De la "roulante", tractée elle aussi par un G.M.C., s’exhalent des odeurs de tambouille. Le cuistot nommé Boubert, rondouillard et malpropre, a composé un menu d’exception pour nous recevoir. Un rata fait de morceaux de porc et de pois cassés qui aura le mérite d’être le premier repas chaud, depuis Saint Germain les Arpajon. Cela nous changea des boîtes de "singe" et des biscuits de guerre que l’on mange faute de mieux.

Des gamelles en alu nous ont été distribuées, et nous sommes passés en file indienne à la distribution. Après ce royal repas, l’on nous a fourni un paquetage complet contenu dans un grand sac kaki, en remplacement de celui que nous avions fixé sur la queue du char juste avant le massacre du 30 mai. La plupart de ceux-ci avaient brûlé aidés en cela par la ventilation des moteurs.

Un fusil modèle 36 et quatre boîtes de cartouches ont complété notre équipement. Il faut savoir que c’était la première arme individuelle qui m’était attribuée depuis Saint Germain en Laye ! J’avais souhaité recevoir tout comme mes camarades un revolver, mais comme il n’y en avait pas un nombre suffisant, l’on m’avait dit alors que, comme pilote de char, je n’en avais pas besoin!..

Des dix hommes qui composaient le peloton, nous n’étions plus que deux. Pruvost s’était séparé du groupe et visiblement ne faisait aucun effort pour me revoir. Cependant, nous avions connu les mêmes affres dans le guêpier où nous nous trouvions deux jours plus tôt. Glatier et Vernoine, bien que n’étant pas du même peloton mais ayant connu le même sort que nous, cherchaient à me réconforter du mieux qu’ils pouvaient. Nous étions dans l’expectative.

Des rumeurs circulaient ; étaient-elles fondées ? Il était question de reformer de nouveaux pelotons : des chars neufs en réserve allaient arriver et nous pourrions reprendre le combat. Rien n’est perdu, les allemands ayant de lourdes pertes, éprouvaient le besoin de souffler.

L’on nous prépara dans cette atmosphère, à recevoir la visite du général De Gaulle. Le 4 juin, vers dix heures du matin, le général arriva, flanqué des officiers de son état major.

Il reçut d’abord les honneurs par des hommes en arme, puis s’avança vers nous accompagné cette fois par d’autres officiers. Nous étions une douzaine, alignés au garde à vous. Il questionna sèchement les premiers ; les réponses qu’il reçut ne semblèrent pas lui convenir. Lorsqu’il arriva à ma hauteur, il s’exclama : "Ces hommes étaient engagés dans un combat décisif. Ils auraient dû tenir, ne pas céder un pouce de terrain en utilisant leurs armes individuelles. Il n’y a pas lieu qu’ils fassent l’objet de citations ! "

Là encore le commandant Hugot Derville intervint sur le même ton :

"Mon général, étant avec eux, je sais dans quel guet-apens ils sont tombés. Il vous était difficile, du poste d ‘observation (poste d’observation situé « Aux croisettes » probablement) que vous occupiez, de voir, en raison des obus fumigènes, ce qui se passait réellement sur le terrain… Ils se sont conduits en braves, et ce serait une injure pour eux, comme pour moi, de ne pas les citer… Avant toute conclusion, il faudrait revoir les responsabilités de chacun !"

De Gaulle dit alors : "Ne parlons pas de cela devant les hommes… "

Je n’ai vu le général qu’une seule fois et d’aussi près paraissant hautain et méprisant… Il repartit alors entouré des officiers de son État Major. De toute évidence un malaise profond s’était installé. Je dirais même plus : la discorde entre De Gaulle et les officiers du 3e cuirassiers.

Le soir même, en direction du sud l’on repartit sans avoir l’assurance d’une possible reprise des combats, telle que nous avions pu l’imaginer avant cette visite. Un sentiment d’amertume faisait place désormais à la rancœur. Nous avions, de toute évidence, été floués.

Au cours de la nuit l’on vit le ciel s’empourprer. Des grondements sourds semblables à ceux de l’orage nous parvinrent, puis des jaillissements de feu embrasant le ciel, suivis d’un fracas épouvantable en alternance. Cela venait de notre droite à environ deux kilomètres. Des wagons bourrés de munitions sautaient les uns après les autres sur les voies de garage de la gare de Gisors .

Il y avait de plus en plus de fugitifs sur les routes : des familles entières qui, sur des voitures hippomobiles, qui, avec des autos sur lesquelles s’entassait un bric à brac de ce qui pouvait être utile ou sauvé (ustensiles de cuisine, seaux, chaises, literie…). Le plus fréquemment des matelas roulés surplombaient l’ensemble. Mais le plus triste était de voir ceux qui ne disposant pas de ces moyens, évacuaient avec ce qui pouvait rouler : vélos, voitures d’enfants, brouettes… et bien souvent, portant eux-mêmes des valises et ballots de vêtements, les entravant dans leur marche.

Comme l’on empruntait des routes secondaires, ne me demandez pas les pays que nous avons traversés. Nous avions à titre de repère, contourné Pontoise et nous sommes entrés en région parisienne par le nord-ouest. Là le trafic s’intensifiait ; en plus des réfugiés, des nombreux camions et plates-formes autotractées chargées de machines-outils, tours, aléseuses, fraiseuses… Des hommes et des femmes, en bleus de travail, étaient assis les jambes pendantes autour des plates-formes. Aucun doute possible, les usines travaillant pour l’armement avaient reçu des ordres de repli.

La situation, de préoccupante, devenait extrêmement grave..

Après avoir contourné Paris par la banlieue ouest, l’on s’arrêta dans une forêt que je pense être celle de Rambouillet. Une immense allée bordée d’arbres majestueux nous offrit ses ombrages. Il fait ici un temps superbe, plus que printanier ; le soleil dardait généreusement ses rayons.

Pas loin de là, le G.M.C. et la roulante du fameux Boubert étaient garés. Je reverrai toujours les morceaux de porc qu’il sortit de draps sales et maculés de sang. Je me souviens plus encore de l’odeur de viande avariée qui s’en dégageait et de nombreuses mouches venaient festoyer… Il nous prépara avec cette viande infecte un ragoût de pois cassés. Malgré la faim qui me tenaillait, je refusais cette pitance et me contentais du morceau de pain qui l’accompagnait .Je fis des efforts pour boire un quart de picrate attiédi pour le faire couler.

Nous étions dans les premières heures de l’après-midi. Je m’allongeais dans l’herbe pour récupérer… Mais cette sieste fut de courte durée. Le bruit lointain puis plus rapproché de chenilles me fit lever. Les officiers et sous-officiers du groupe discutaient entre eux. Ils étaient sûrement informés de l’arrivée des chars. Des H39 se profilèrent dans l’allée. Il y en avait une dizaine. Alors un lieutenant que je ne connaissais pas se prépara à recevoir les blindés. Les hommes qui en descendirent venaient de Belgique et étaient de la 2e D.L.C. (du moins, c’est ce que l’on nous a dit ; mais j’ai la conviction qu’ils avaient étés récupérés après les combats d’ Abbeville).

La conversation allait bon train, mais le brouhaha la rendait presque inaudible. Bon nombre de ceux qui avaient amené les Hotchkiss repartirent dans un G.M.C. et je fus présenté à l ‘adjudant chef Monin qui devint mon chef de char.

Je devais faire équipe avec ce sous officier jusqu’à la fin des hostilités. J’ignore toujours quelle était son affectation ; je sus seulement qu’il appartenait au 13e dragons stationné, avant la guerre, à Melun et qu’il avait eu pour chef d’escadron Hugot Derville qui à cette époque, était capitaine. Je reviens sur cet épisode anecdotique qui, pour surprenant qu’il soit, est tout à fait plausible.

Le char portait le n° 11. Il avait roulé pas mal de temps mais son aspect général paraissait bon. Le lendemain matin, après le ravitaillement en essence, l’on reprit la route. Cette fois, j’étais redevenu pilote de char. L’adjudant chef Monin était un homme dans la quarantaine ; de taille moyenne, svelte, l’œil vif et sûr de lui ; le sous-officier de carrière connaissait les blindés.

Je roulais panneau ouvert et la chaleur se faisait sentir. Le blindage, exposé au soleil, chauffait terriblement. Monin était accroupi à l’avant du H39. Il m’apprit alors à passer les vitesses : accélérer et rétrograder, en pratiquant le double débrayage. Cela facilitait considérablement la conduite. Il m’apprit ainsi en une heure, plus que les instructeurs durant tout mon stage à Saint-Cyr-en-Bourg.

Nous allions connaître les missions de retardement au cours de la retraite et cela jusqu’au 24 juin. Je ne retiendrai que l’essentiel.

Le dévers de la route m’obligeait à redresser très souvent le char qui filait à droite. Il était anormal de rouler dans de telles conditions… Monin s’en rendait compte mais ne disait rien. Il aurait fallu retendre la chenille gauche qui développait trop, et détendre celle de droite pour y remédier. Nous n’avions pas le temps ni les outils nécessaires et de plus, ceci incombait à l’ E.H.R. qui s’était de nouveau volatilisé ! Les plaquettes de frein se désagrégeaient. La poussière qui en résultait me noircissait les mains et la figure dont la peau, déjà éprouvée, me brûlait. Je ne portais rien d’autre sur le corps que la fameuse chemise de flanelle prise aux Anglais et un treillis kaki dont le pantalon me couvrait les jambes.

Dans la journée, compte tenu de la chaleur, je tombais la veste et roulais bras de chemise retroussées. Les jours brûlants succédaient aux nuits fraîches passées aux carrefours et embranchements de routes et têtes de ponts. Il fallait se tenir éveillé et ces heures angoissantes accroissaient la fatigue.

Nous formions un groupe de trois H39 ; un autre groupe identique avait obliqué vers Chartres. Il revint le lendemain dans l’après-midi avec du ravitaillement ; l’entrepôt de la SEITA qu’il avait vérifié, lui permit de rapporter un grand nombre de cartouches de cigarettes "Gauloise bleue" et des boîtes d’allumettes. Le dépôt des vins Nicolas, quant à lui, avait fourni bon nombre de bouteilles de Byrrh, de Lacrima-christi et de Rhum Saint-James et des kilos de sucre en morceaux trouvés je ne sais où… ainsi que des boîtes de sardines "Eminence". Tout ce butin fut réparti équitablement entre nous et à notre grande satisfaction car nous n’avions encore une fois que quelques biscuits de guerre et deux ou trois boîtes de "singe".

Les informations qu’ils nous donnèrent n’étaient pas de nature à nous rassurer. Tous les magasins et entrepôts étaient pillés : du linge, des vêtements, des chaussures, neufs ou usagés, jonchaient les rues du centre ville. La base d’aviation était déserte : des avions de chasse "Morane" et "Dewoitine", des bimoteurs "Potez 633", des "Bloch" de bombardement tant sur les pistes que dans les hangars attendaient un hypothétique envol… Des moteurs sur des chevalets attendaient leur montage sur des appareils qui en étaient privés.

Pourquoi cet abandon ?

Ceci explique cela : dans le ciel de France pas un avion portant nos cocardes n’était en vue depuis le 16 mai ! Seul un approvisionnement en essence était assuré et rien d’autre ; ce qui n’était pas des moindres…

Nous nous dirigions vers la Loire quand une panne de moteur survint. A l’aide de chaînes croisées le char fut pris en remorque ; cela ne facilitait pas la conduite, il fallait éviter les à-coups. De plus le barbotin arrière gauche s’était désolidarisé de l’axe moteur ; les rivets avaient cédé et le martèlement avait ovalisé le centre de fixation.

Alerté de notre situation, l’EHR, qui était en retrait, nous envoya un camion de dépannage avec un retard de deux jours… Les mécanos après le dépannage du moteur remplacèrent le barbotin défaillant. Comme pour effectuer ce travail ils avaient détendu les chenilles, ils retendirent davantage la chenille gauche par rapport à celle de droite. Fini les chaînes de remorque ! Nous avions repris notre liberté de manœuvre.

Bien entendu, la stratégie du groupe n’était pas à notre initiative ; comme aucune liaison radio n’était possible, nous recevions les ordres soit directement, soit indirectement par estafette motocycliste. C’était le commandant Hugot Derville en personne qui nous les donnait. Il disposait pour ses déplacements d’un groupe à l’autre d’une petite auto genre "Simca ". Ses ordres étaient d’une précision indiscutable, et son langage imagé et parfois trivial comme à l’habitude.

Le colonel François dirigeait l’ensemble des opérations de la 4ème DCR ; ou du moins ce qui en restait…

L’on était loin de l’ampleur des combats offensifs menés pour reprendre Abbeville. Les contacts avec les éléments avancés de l’armée allemande étaient sporadiques et visaient surtout à vouloir nous prendre de revers. Ils échouaient à chaque fois, car notre dispositif défensif était parfaitement organisé et nos forces supérieures aux leurs. Il faut considérer que leur avance fulgurante avait affaibli leur moyen d’action.

Sur la route, le nombre des évacués diminuait mais en contrepartie, celui des soldats en fuite augmentait. Il y en avait qui avait abandonné leurs armes et d’autres, encore organisés et encadrés essayaient de résister. J’ai vu un commandant de chasseur, en uniforme bleu, tentant de faire le point à l’aide d’un almanach des Postes !

Nous approchions de la Loire ; c’est alors que nous avons vu des appelés de la 39/2 (Les classes se divisaient en deux semestres ; la 39/1 dont je faisais partie, avait été appelée en fin novembre de la même année ; la 39/2 devait être incorporée à la fin mai, les circonstances avaient précipité leur appel !… Certains furent faits prisonniers alors qu’ils n’avaient pas encore revêtu l’uniforme… et ne furent libérés qu’en 45 ! ), à peine formés, avec des 75 tractés (il y en avait au moins quatre batteries). Celles-ci n’eurent pas la chance d’échapper à l’ennemi. Je pensais alors, que si ces pièces douées d’une grande facilité de manœuvre avaient été opérationnelles sur la Somme, elles auraient pu préparer le terrain et éviter des pertes aussi sévères, ou mieux encore, permis d’atteindre les objectifs fixés. Elles faisaient cruellement défaut… mais on ne refait pas l’Histoire.

Les ponts enjambant les fleuves et les rivières avaient une importance stratégique de premier ordre .

Le cours des événements ne nous était pas favorable. La force de pénétration rapide des troupes allemandes auxquelles s’ajoutaient les attaques incessantes de son aviation contre les civils en fuite, gênait considérablement l’organisation de la retraite des unités françaises encore aptes au combat.

C’est dans les opérations de retardement que les débris de la 4ème DCR intervenaient avant l’ultime repli.

Sur la Loire, en aval de Blois, nous avions été aux prises avec les éléments avancés de l’ennemi. Le génie français ne fit sauter les ponts qu’à la dernière minute. Nous avions, certes, occasionné quelques pertes aux allemands qui, enhardis par la facilité de leur action, espéraient peut être nous amener à nous rendre. Peine perdue. Ils en firent les frais.

Une nouvelle arme était dans les mains de l’ennemi : la radio. Par des communiqués triomphalistes ponctués par des flonflons de musique militaire, ils annoncent la capitulation rapide des unités combattantes. Les propos étaient, soit magnanimes si l’on déposait les armes, soit menaçants si l’on voulait résister. Nous étions voués à l’anéantissement sans aucune pitié. De toute façon, ce n’était plus qu’une question d’heures. Puis d’enchaîner : les juifs et les francs-maçons nous avaient entraînés dans une guerre perdue d’avance. La perfide Albion, en rembarquant ses troupes, nous laisse seuls dans un combat inégal. Voici les paroles distillées à Radio-Paris par des journalistes "français" dont la félonie et la vénalité étaient évidentes.

Nous étions aux environs de Saint-Aignan-sur-Cher lorsqu’on entendit ces propos infâmes. Ne me demandez ni le jour ni le lieu. Ce n’est que par la suite que j’ai su où nous nous trouvions.

Nous étions harassés de fatigue par les heures de veille et de conduite. Je me pose encore la question : comment aurions nous tenu sans la réserve de sucre, de rhum, et de cigarettes entreposée dans le char.

Comme aucun repas chaud ne nous parvenait, le matin, en guise de café nous buvions une rasade de rhum et mangions quelques morceaux de sucre. Des sardines, nous n’en avions plus que le souvenir, nous les avions mangées sans le moindre morceau de pain. Le vin était devenu imbuvable. La chaleur du moteur et le blindage sur lequel frappait le soleil rendaient impossible sa consommation.

Seules les nuits nous apportaient un peu de répit car bien souvent nous les passions en veille à épier le moindre bruit à la croisée des routes. De ce fait la fraîcheur de la nuit était bénéfique.

Lorsque je me remettais à la conduite, seuls les automatismes prévalaient. J’agissais tel un robot. L’adjudant chef Monin me donnait les directives que je suivais sans discuter. D’ailleurs à quoi bon ?..

Je me souviens avoir atteint un pont de pierre enjambant le Cher. Ce pont encombré par des fugitifs civils et militaires ne se vida que lorsque des soldats du génie avertirent qu’ils allaient le faire sauter. Le tablier du pont était pavé. J’entends encore le martèlement métallique des chenilles lorsqu’on le traversa. A la sortie , une pièce de 75 était terrée jusqu’à la bouche.

L’on se replaça en position d’attente, un peu en retrait. Le commandant Hugot Derville arriva peu après et descendit de voiture. Sur ce pont, non loin de nous, une estafette qui accompagnait le commandant et assurait la liaison avec notre groupe, parlait à une vieille femme paraissant désemparée. Le commandant se dirigea vers eux et apostropha la vieille dame. Il voulait savoir d’où elle venait et où elle allait. Prise de panique, la vieille fut incapable de répondre correctement, sauf qu’elle était des environs. Le commandant lui demanda ses papiers ; elle ne put lui présenter : dans sa fuite elle les avait oubliés.

Il s’écria alors : "Je vais aller voir si ce qu’elle dit est exact. Mais si elle fait un mouvement, un seul, tues la ! ".

Et pour donner plus de force à ses deux dernières paroles, il asséna un coup de poing sur le casque de l’estafette. Cela ne nous avait pas échappé. C’est l’estafette lui-même qui nous le confirma.

Alors ce produisit peu de temps après l’événement inattendu.

Deux motards allemands suivis d’une voiture de reconnaissance s’aventurèrent sur le pont. De nos chars les mitrailleuses crépitèrent fauchant les motards. Une salve de 75 fracassa la voiture qui prit feu aussitôt, brûlant ses occupants.

Comme Hugot Derville ne revenait pas, las d'attendre, notre estafette laissa partir la vieille dame morte d'effroi. Les sapeurs dégagèrent le pont et l'on resta en position croyant à une nouvelle incursion. Tout à coup, à notre grande surprise , l'on vit la petite voiture du commandant traverser le pont puis s'arrêter à notre hauteur. Hugot Derville en sortit, et s'adressant aux chefs de chars, leur intima l'ordre de décrocher.

L’incursion qui avait eu lieu était une manœuvre de diversion. Elle avait pour but de nous "fixer". Des forces beaucoup plus importantes, en hommes et en matériel, en franchissant le Cher en aval, allaient nous prendre à revers. Le commandant venait, avec une audace incroyable, de découvrir cette stratégie. Il s’était infiltré, au risque d’être capturé, dans le dispositif ennemi et avait déjoué le piège .

Au cours des jours et des nuits qui suivirent en accomplissant les actions de retardement, la menace d’être pris à revers demeurait ; aussi, c’est avec une extrême vigilance que nous effectuions ces missions. Nous avions la chance d’avoir avec nous un officier très habile et très audacieux.

La retraite, dont on ne tire aucune gloire, est très éprouvante. Comme je l’ai déjà dit, la notion de temps n’existait plus. C’est ainsi que l’on apprit que l’armistice était demandé.

La veille, sur une route bordée d’arbres et doublée d’une voie ferrée, une pièce d’artillerie de 155 long s’était mise en travers de la route bloquant la circulation. Il fallut des heures pour la dégager. Le "Latil" qui le tractait n’y parvenant pas, alors à l’aide de chaînes, nous l’avons ripée.

L’on arriva dans la soirée à Nontron ; nous étions dans un état lamentable. Nous n’avions pas fait notre toilette depuis des jours ; nous étions crasseux et couverts de poussières.

Lorsque je mis pied à terre, je fus pris de vertige et j’allais m’effondrer… Des réfugiés, surtout des femmes, avaient mal à dissimuler leur émotion, et pleuraient de nous voir dans cet état. L’on nous donna à boire, c’est surtout de déshydratation que nous souffrions le plus… Privé de nourriture depuis des jours, j’étais incapable de manger…

Le soir venu, l’on étendit des bâches de camouflage sur le sol et près du char devant un bâtiment qui semblait être une gare. Vraisemblablement celle du train départemental dont nous avions vu la voie latérale à la route. C’est là que l’on passa la nuit. Le lendemain, après une toilette sommaire, je récupérais le sac individuel et le fusil 36 que j’avais laissé dans un GMC près de Rambouillet.

Je ne devais plus revoir ni Monin ni l’Hotchkiss dans lequel nous avions couvert la retraite. Un sentiment de frustration et d’abandon m’envahit. N’avions nous pas fait tout pour garder notre char, afin de mieux le perdre.

Après un rassemblement au carré, comme à Saint Germain les Arpajon mais avec un effectif amoindri, Hugot Derville, toujours égal à lui-même, nous informa de la situation non sans avoir rappelé l’infortune de nos armes et les insuffisances qui en étaient la cause. Il insista particulièrement sur l’échec du 30 mai.

"A vous qui avaient combattu avec courage et dans l’honneur, je me dois de vous révéler les causes de notre échec. Alors que nous étions prêts à 10 heures, l’attaque fut reportée à 16heures 30, de notre base aux Alleux. Les renseignements fournis par la reconnaissance étaient faux ! L’aile gauche n’était pas couverte comme elle le prétendait. Sans préparation d’artillerie et sans accompagnement, il n’était question que de foncer sur la Croix Qui Corne et de bousculer le dispositif de défense des allemands. D’ailleurs, "C’est du tout cuit, un travail de débutant ", aurait dit le commandant De Chazelles avant l’attaque (cf. De Gaulle sous le casque, page 251) "

Mais il en fut tout autrement.

Pour le commandant Hugot Derville qui reprit, point par point, les phases du combat, il ne fait aucun doute que les tergiversations des officiers supérieurs au Q.G. d’Huppy ont amené un retard considérable au départ de l’offensive.

Déjà la veille, nous étions opérationnels, mais nous sommes restés dans l’expectative, laissant aux allemands le temps de se réorganiser après la bousculade du 28. La mise en place de leur artillerie sur les hauteurs de Cambron et la pose des pièces, n’auraient pas été possible sans ce répit.

Ce qui est plus grave, c’est cet entêtement à vouloir conquérir de front les Monts de Caubert, plutôt que d’élargir le dispositif d’attaque. De plus, les moyens de communications radio dont nous disposions n’étaient pas fiables. Les R.40 qui équipaient les chars des chefs d’escadrons et de pelotons crachotaient rendant inaudibles toutes conversations ; pire encore, ils restaient muets par suite d’avaries.

Comment dans ces conditions définir une tactique et en contrôler l’évolution ?

Bien qu’en respectant les distances, nos engins évoluaient maintenant à découvert, et les 105 allemands, tirant à vue, allaient nous démolir. Nous étions tombés dans leur piège, incapables de riposter : nous tirions trop court. Seuls nos 155 long auraient pu les faire taire, mais il leur fallait sept heures avant de faire pipi (sic).Où étaient donc ces canons ?

Dans cette hypothèse, il était trop tard ! Voilà le dilemme… Nos pertes furent énormes : 56 chars mis hors de combat en deux heures et demie sur ce glacis menant à la Croix qui Corne, dira le commandant Hugot Derville.

Entre-temps, une commission d’armistice s’était constituée pour établir une ligne de démarcation entre belligérants. Aussi, Hugot Derville nous fit-il des recommandations particulières.

La rencontre eut lieu le surlendemain à Nontron. Des officiers allemands de haut rang, vêtus de blanc, descendirent d’une Mercedes torpédo et le plus gradé d’entre eux, vraisemblablement un général, portant des épaulettes torsadées et un poignard pendu au côté, vint à la rencontre de notre commandant qui,, comme à l’habitude, ne se distinguait de nous que par ses quatre galons argent.

L’officier allemand, très décontracté, s’avança vers lui en lui tendant la main. Au garde à vous, inébranlable, il lui cria : "Veuillez garder vos distances ! Je vous dois les honneurs dus à votre rang, mais je vous considère toujours comme un ennemi ! ". Visiblement interloqué l’officier allemand s’arrêta à environ six pas. Alors que nous présentions les armes, ils se saluèrent.

Il était convenu que si un incident survenait au cours de ce premier contact, les fusils étant chargés, il donnerait l’ordre de tirer ! Rien de grave ne s’étant passé, ils engagèrent les négociations, assistés d’officiers subalternes.

Je me souviens que près de là, sous des platanes, des soldats allemands stationnaient, ayant tendu des cordes d’arbres en arbres, afin d’éviter tout incident. Pour notre part, nous avions formés des faisceaux en attendant le retour de nos officiers.

C’est tard en soirée que le commandant revint. Les mêmes échanges de saluts se renouvelèrent. Visiblement l’atmosphère ne s’était pas détendue…

 



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