Les pages de "Livres de Guerre"

 
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Le récit

 

Saint Felix de Bourdeilles (au N.O. de Brantôme)

 

Dans ce petit village périgourdin, d’une centaines d’âmes où il ne restait que les femmes, les enfants et les vieux, l’on y cantonna une bonne quinzaine de jours durant lesquels l’on procéda à la démobilisation des réservistes, par classe d’âge, dont la dernière fut la classe 38/2. Nous campions dans un herbage, et les réservistes les plus âgés occupaient une camionnette Citroën dont le conducteur originaire de la région parisienne avait pour compagnon un jockey de Maisons-Lafitte.

Ils se nommaient Boivin et Leroux. Je suppose qu’ils étaient des classe 32 et 33. Ils avaient entassé pas mal de victuailles mais les partageaient sans réserve. C’était une chance car la nourriture était infecte. Le pain était moisi, des veines bleu verdâtre apparaissaient lorsqu’on le tranchait. Alors l’on faisait la cueillette des champignons que nous trouvions en abondance à la lisière des bois. C’étaient de magnifiques et énormes cèpes que l’on découpait en tranches et que nous faisions frire dans la végétaline . Cette providentielle nourriture remplaçait la viande et les légumes que le cuistot Boubert préparait toujours avec autant de talent et une propreté exemplaire !…

Le soir venu, l’on se réunissait et l’on discutait de la situation, l’on se remontait le moral comme l’on pouvait. Nous étions sans nouvelles de nos proches et une certaine inquiétude se faisait sentir. Alors, pour nous décrisper, Mimile Leroux nous parlait du turf, des paris que l’on y pratiquait, des informations que l’on tentait d’obtenir auprès des propriétaires, des entraîneurs et aussi des jockeys. Parmi les célébrités du cinéma, il connaissait Jules Berry qui avait la réputation d’un flambeur gagnant parfois, mais ramassant de « sacrées culottes ». Le Turf c‘est comme une drogue, à ce stade là, on ne peut s’en passer.

Un âne paissait dans l’herbage et pour nous montrer de quelle façon il montait, il imagina de nous faire une démonstration ; mais à peine l’avait-il enfourché qu’il se retrouva par terre, sans mal mais vexé. Il cria : "Sacrée bourrique !" L’on se mit à rire et lui aussi….

Un beau matin, Boivin et Leroux nous quittèrent et les autres aussi. Ce ne fut pas sans émotion, mais c’était prévu.

A présent, dépourvus d’engins motorisés, l’on se contenta de nous faire manœuvrer comme dans l’infanterie avec des fusils 36 et F.M. Ne fallait-il pas être prêts à une éventuelle reprise des combats ? L’on patrouilla le long des lisières de bois et les chemins vicinaux poussiéreux, brûlés par le soleil. Au cours de ces préparatifs l’on nous faisait progresser par bonds ; tantôt l’on se plaquait au sol et dans les fossés pour couvrir ceux qui avançaient. C’est dans cette situation que l’aspirant De La Mansbruges fut apostrophé par Hugot Derville : "Eh bien La Mansbruges.. qu’est- ce que tu attends pour progresser, tu es là étalé comme une vraie merde de vache !" L’aspirant, surpris, ne répondit rien ; il nous donna l’ordre de reprendre la marche…

L’on manœuvra ainsi une huitaine de jours, puis l’ordre vint de réunir des pilotes de blindés pour les acheminer vers Périgueux. Nous n’étions pas nombreux : dix tout au plus.

Sur la rive gauche de l’Isle, une plage aménagée bordait un terrain verdoyant. De grands arbres couvraient de leurs ramures des tracteurs Latil, des voitures T.T. Lafly et des chenillettes Lorraine Dietrich avec leurs réservoirs et des canons de 25.

Des jours s’écoulèrent dans l’attente, à croire que l’on nous avait oubliés, ou presque… L’on nous amenait par side le café et les rations journalières et c’était le seul lien que nous avions avec l’armée. Puis au moment où l’on s’y attendait le moins, deux fûts de 200 litres d’essence arrivèrent ; l’on répartit au mieux leur contenu dans les réservoirs des chenillettes à l’aide d’une pompe à main. Bien que n’ayant jamais piloté des chenillettes on nous mit aux commandes pour traverser la ville. Nous nous suivions à une distance de 20 à 30 mètres les uns des autres.

C’est à ce moment que les ennuis commencèrent. De l’eau mélangée à l’essence provoqua de l’auto-allumage. Les moteurs pétaradaient, puis s’arrêtaient. Il fallait alors vider les carburateurs, réamorcer, nettoyer les bougies avant de pouvoir repartir. Il n’était pas question de laisser stationner nos engins en ville. L’on doit renouveler les opérations de nettoyage cinq fois, ne parcourant qu’une faible distance entre chaque arrêt. Agacé par ce travail fastidieux, je lançais ma chenillette et son attelage dans la descente d’une rue pavée dans un bruit de cliquetis infernal.

J’aperçus alors, venant en sens inverse, une traction avant, s’immobiliser devant la pompe à essence d’un garage situé à ma gauche. Comme il y avait des voitures en stationnement à ma droite, je m’efforçais, compte tenu de l’étroitesse de la chaussée, de passer coûte que coûte. J’évitais tout freinage qui aurait mis mon attelage de plus de 20 mètres à zigzaguer et provoquer l’irréparable.

Il s’en suivit malgré tout un accident matériel. Les deux citernes chenillées étant au gabarit de mon véhicule passèrent, mais le canon de 25 antichar qui terminait mon convoi, ne passa pas aussi bien, l’empattement des roues de l’affût étant nettement plus large. Le côté gauche de la traction avant fut sérieusement touché ; je n’avais rien entendu dans le vacarme de mon passage. Quelle fut ma surprise de voir cette même voiture me doubler puis s’immobiliser devant moi. Le conducteur véhément agitait ses bras ; j’arrêtais à mon tour, il m’invectiva et s’en prit à l’armée en ces termes : "Votre place n’est pas ici, vous auriez dû vous battre, au lieu de vous sauver comme des lapins ! "

Sur ces entrefaites, le lieutenant qui nous dirigeait ayant arrêté son side-car à notre hauteur avait donc tout entendu. Alors je me tournais vers lui en disant : "Voilà comment ce monsieur nous considère ". "J’ai fort bien entendu et j’ai été témoin de l’accrochage ; si vous désirez porter plainte, monsieur, je vous prierais de me suivre." Furieux l’homme remonta dans sa voiture et suivit le lieutenant. Je ne sais quelle suite fut donnée ; l’affaire, pour moi, était classée.

Partis à 14h30, l’on arriva presque à la nuit au parc d’artillerie, ayant traversé toute la ville. Cet immense dépôt avait déjà accueilli bon nombre d’engins blindés, en plus des canons de tous calibres. Nous sommes parvenus à trouver à grand-peine la place pour « stocker » les nôtres. Qu’allait devenir tout ce matériel ?.. Je n’ai jamais trouvé de réponse à cette question.

Le 3e cuir fut dissout et je fus affecté au 7e RDP à Valence.

 



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