Les pages de "Livres de Guerre"

 
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Le récit

 

Saint Germain en Laye du 28/11/1939 au 08/03/1940

 

Quartier Gramont

C’est dans cette caserne qui fut occupée par le 8e CUIR, que je fus incorporé le 28 novembre 1939, au 61e dépôt de cavalerie motorisée (61e D.CM.). Cette immense bâtisse de pierres, construite au 18ème siècle, était aménagée pour recevoir des unités de cavalerie montée. En façade, et en son centre, s’ouvrait une porte monumentale, où figuraient en bas relief, les armes des cuirassiers. À droite, sous cette entrée, se situait le corps de garde. Ayant franchi cette porte, on débouchait sur une grande cour pavée au fond de laquelle était construit le bâtiment principal intérieur. Au rez-de-chaussée de celui-ci, se trouvaient des écuries , où les chevaux avaient cédé la place aux motos et les side-cars. En son centre, un hall d’entrée donnait accès à l’escalier qui menait aux étages. À droite de ce hall, il y avait l’atelier d’entretien et de réparation des engins motorisés.

Mais revenons dans ce hall d’entrée ; sous celui-ci et sous l’escalier, étaient aménagés des lavabos des sortes d’auges en ciment, d’une hauteur de 40 cm environ, construites au sol en dallage. Une rampe de robinets d’eau froide courait au-dessus à plus d’un mètre. C’ est là que nous faisions notre toilette journalière.

Pour nos besoins, des latrines étaient construites perpendiculairement au bâtiment, dans la cour, sur la droite en sortant une espèce d’estrade sous laquelle étaient placées des tinettes que des « taulards » vidaient journellement.

À gauche, mais plus éloignés, et toujours à la perpendiculaire, il y avait le réfectoire et parallèlement à celui-ci , les cuisines étaient tenues par des réservistes issus des Corps Francs et des C.R.D.I. (Ces hommes avaient participé à des engagements en Allemagne. Ils étaient là pour des raisons de santé ou de blessures.)

Le soir de notre arrivée, l’on nous remis un paquetage complet, dont voici le détail:

· Tenue numéro 1 neuve et manteau de cavalerie kaki.
· Calot, képi bleu ciel (que l’on ne portât jamais !)
· Tenue numéro 2 bleu horizon usagée.
· Treillis en toile écrue neufs (2 paires).
· Une paire de «napolitains»en croûte de cuir.
· Une paire de sabots (45) avec kroumirs (38).
· Une paire de chemises avec pied de col, cravate assortie.
· Caleçons, chaussettes, ceinture de flanelle.
· Bandes molletières .
· Ceinturon, cartouchières.
· Trousse à couture. Brosse diverses. Boîte à graisse.
· Casque, masque à gaz, musette, bidon, gamelle, couvert et quart « alu ».
· Mousqueton modèle 94 modifié 16.
· Baïonnette (genre coupe choux).

A part les vêtements neufs, les autres empestaient la naphtaline, et étaient couverts de tampons à l’encre grasse: (matricule de ceux qui les avaient portés). Avec tout ce barda, l’on descendit jusqu’au lit qui nous était réservé. Nous étions sept à occuper la chambre du fond. Il fallait pour y accéder, traverser une chambrée de vingt lits. Nous étions en quelque sorte privilégiés. Voici les noms de ceux qui occupaient notre chambre :

Les brigadiers Guillebeaut, et Heller, Herin, Letarnec, Louvat, Perdrault qui étaient des réservistes ou des ajournés. J’étais le seul appelé.

Après avoir mis les mousquetons au râtelier d’armes, culasse ouverte, le brigadier et les réservistes montrèrent comment dresser le paquetage sur la planche à charge et faire les lits au carré. (les draps en toile écrue n’étaient pas décatis et raides comme de la tôle!). L’on descendit ensuite aux cuisines pour le repas du soir. Les gamelles et les quarts n’avaient jamais servi. On les lava le mieux que l’on put à l’eau froide sans pouvoir enlever l’odeur de graisse d’usinage dont ils étaient imprégnés. L’on mangea à contre cœur le rata qui nous était préparé avec un quart de «gros qui tache». Ensuite l’on remonta dans les chambres et peu de temps après la trompette sonna l’extinction des feux. Voici comment se passa la première journée de mon incorporation.

Les jours suivants l’on fit nos classes « à pied », puis « en arme », l’on apprit à reconnaître les différents grades, puis à saluer. Les rituels hiérarchiques nous furent inculqués: Garde à vous! –Fixe! - A vos rangs! fixe! - Repos! etc. ... Les différentes sonneries des trompettes et leurs significations furent aussi au programme!

Entre-temps, l’on reçut les vaccins « triples associés «. L’on se présenta à l’infirmerie, torse nu, à la queue leu leu. À l’entrée de la salle de soins, un assistant armé d’un gros et unique tampon d’ouate de la main droite, et d’une fiole de teinture d’iode dans l’autre main badigeonnait sans ménagement, l’épaule gauche de ceux qui y pénétraient. Une odeur confuse d’alcool, d’iode et de sueur flottait dans l’air. Était-ce cette atmosphère, ou l’effet de voir ceux qui les précédaient, assis sur un banc, l’aiguille plantée dans l’omoplate, en attendant l’injection en série du major, mais l’on vit des gaillards pâlir et perdre connaissance, alors que quelques instants plus tôt ils plaisantaient visiblement pour se rassurer. J’eus alors l’impression que l’on nous prenait pour du bétail !..Ceci peut être considéré comme une anecdote, mais elle mérite je crois, d’être contée.

Au bout d’une quinzaine de jours, l’on fut autorisé à sortir. Le quartier libre était de deux heures le soir. Il fallait se présenter au chef du corps de garde qui vérifiait si la tenue était correcte, le pli creux du manteau de cavalerie devait être impeccable, et veiller à ce que les pointes du calot soient bien sorties. Il n’était pas rare de voir des hommes se présenter deux à trois fois avant de pouvoir sortir. Les raisons du refus n’étaient pas formelles par le chef de poste. Des permissions de quarante huit heures ne furent accordées que selon l’humeur du capitaine qui seul les paraphait.

Nous étions aux approches des fêtes de fin d’année quand l’on en obtint quelques unes. Nous avions reçu son inspection au préalable et il ne trouva rien de mieux, à titre de brimade, que de couper les cheveux à l’épaisseur d’un doigt ! A l’aide d’une paire de ciseaux, il avait tailladé les cheveux de plusieurs de ses hommes, les contraignant ainsi à les couper au plus ras possible. L’on dût se soumettre au gré de sa fantaisie. Il fut le seul chef d’escadron à agir de cette façon. Aussi, lorsque je revins à Amiens pour la première fois avec une « perme » de quarante huit heures, j’avais « la boule à zéro » !

Bien que nous échangions souvent des lettres, ma femme ne savait rien de ces brimades. Je n’osais pas me découvrir. Elle me consola du mieux qu’elle le put quand elle vit les dégâts ! Nous avions il est vrai, d’autres préoccupations.

L’atmosphère était pesante et tendue avec mes parents (nous habitions le premier étage de la maison familiale qui n’était guère aménagé pour l’autonomie. Il fallait prendre l’eau au rez-de-chaussée et de plus, vider les eaux usées au caniveau et les déjections dans les W.C. communs. C’était, pour eux comme pour nous, une source d’ennuis), continuant à travailler elle prenait ses repas avec eux. Était-ce par souci d’économie, ma mère préparait des ragoûts de boulettes de viande de porc qu’elle servait chaudes aux repas de midi et du soir, et froides dans le casse-croûte que ma femme emportait le matin pour déjeuner à l’atelier.

Je revins quelquefois avant de partir à Saint Cyr en Bourg (en vraie ou en fausse perme).Je voyageais en deuxième classe où je payais quart de place mais il fallait économiser en vue de la naissance de notre enfant. Ce n’est pas avec un franc par jour que je pouvais aider ma femme ! Nous étions contraints, malgré nous, de limiter les moments de bonheur que nous partagions ensemble.

Nos classes étant terminées, nous fûmes dotés de motos et de side-cars. Les motos étaient de fabrication anglaise récente ; c’était des 250 cm3, 4 temps, de marque « Royal Enfield » et «Triumph » de conduite fort agréable.

Malheureusement, les side-cars provenaient de récupération dans diverses unités. C’était des « René Gillet » des années 1926/27 avec moteur en V de 750 cm3 qui souffraient d’un manque total d’entretien et de remise en état. La circulation d’huile était irrégulière et il fallait constamment surveiller le débit d’huile par un voyant logé dans le carter, au risque de tomber en panne. Le freinage était capricieux et le parallélisme des roues inexistant ; celui dont j’avais « hérité » attrapait le shimmy à moins de 40 à l’heure ! J’avais bien signalé ces défauts à l’instructeur mais il estimait que ces anomalies étaient souhaitables et que, confrontés à ces problèmes, nous réagissions en conséquence !

Pour nous familiariser avec ces engins, nous allions journellement au « camp des loges » où sur des pistes balisées de bidons nous faisions d’interminables gymkhanas par un froid glacial. Quand on les interrompait, l’on allait au stand de tir où, tantôt avec les mousquetons, tantôt avec les fusils mitrailleurs, l’on s’exerçait sur des cibles.

Le mousqueton est une arme relativement légère, son canon étant plus court que le « Lebel », mais il fallait bien le caler au creux de l’épaule pour ne pas prendre une claque lors du recul. On utilisait des chargeurs et cinq cartouches, calibre 8 mm, que l’on vidait sur les cibles, au pas de tir, sur une distance de cinquante mètres. Pour le fusil mitrailleur, l’on était alternativement, tireur ou pourvoyeur ; nous y engagions des chargeurs de 25 cartouches calibre 75 que l’on vidait, soit au coup par coup, soit en rafales.

Il se trouvait que l’on s’exerçait à lancer des grenades à main offensives et défensives alourdies mais non chargées ; les premières étaient en tôle, les secondes en fonte quadrillée qui par leur fragmentation, auraient été, en charge, mortelles dans un rayon de cinquante mètres. Il convenait donc après les avoir dégoupillées et lancées, de se replier rapidement et de se « planquer ». Puis il y avait les grenades spéciales que l’on projetait avec le tromblon V.B fixé au bout du canon du mousqueton et qui suivant l’angle donné, étant mis à feu par une cartouche, allait dans la direction souhaitée tel un petit obus de mortier.

Tous ces exercices étaient exécutés en treillis et, seul, un manteau de cavalier nous isolait du froid. Neige, gel, verglas nous torturaient. Nous rentrions transis. Ayant contracté des angines, nous allions à l’infirmerie où après avoir fait des gargarismes au permanganate de potasse, on nous administrait des collutoires au bleu de méthylène. Pour calmer la fièvre et les quintes de toux, l’on avalait des comprimés de terpine codéine. Avec ces remèdes de cheval, l’on allait tant bien que mal. Quand cela s’aggravait on nous collait des ventouses !

J’ai maudit cet hiver, non pour moi même, mais parce que je savais la situation dans laquelle se trouvait ma femme dont la grossesse était très marquée. Elle devait redoubler d’attention pour ne pas tomber. Elle se rendait au travail centre ville, mais à l’époque les rues et les trottoirs étaient pavés de façon très inégale. Les trams qui, certes rendaient services aux usagers circulaient sur des rails que le gel ou le verglas rendaient glissants. Les jours d’hiver sont très courts, elle partait à l’aube et revenait la nuit. Les réverbères, qui de place en place, éclairaient d’une lueur blafarde les trottoirs risquaient à tout moment de s’éteindre en cas d’alerte.

Les ateliers de confection Dillé-Delacourte qui l’employaient comme culottière l’avaient dotée d’un masque à gaz qu’elle portait en bandoulière, dans l’éventualité d’un bombardement d’engins asphyxiants. En raison des commandes pressantes de l’armée, le personnel devait faire des heures supplémentaires. Les journées étaient de neuf heures avec une coupure de deux heures le midi, ce qui obligeait à commencer le matin à sept heures trente et à terminer à dix huit heures trente.

Ma femme compte tenu de sa situation, obtenait des prises et des fins de service différées, mais les risques encourus étaient les mêmes .

L’oncle Louis, qui lui aussi travaillait en ville, passait bien souvent à la maison le soir pour savoir si tout allait pour le mieux pour sa nièce.

Un soir, que le verglas était tombé en abondance, il se présente avec des chiffons autour des chaussures. Il avait réalisé la prouesse de revenir sans chuter. Mais à peine reparti , au bas de la rue, il tomba lourdement en arrière ; les chiffons qui s’étaient détrempés et transformés en patins, en avaient été la cause. Il s’en tira avec plus de peur que de mal.

Saint Germain en Laye est une petite ville bourgeoise qui vit repliée sur elle-même.

Le quartier libre n’apporte guère de distraction, simplement un peu de détente et il fait froid. L’hiver 39/40 est dur. Nous allons toujours au » camp des loges », mais il fut décidé d’organiser quelques manœuvres aux environs ; soit sur Versailles ou en forêt de Saint Germain. C’était la sempiternelle victoire des bleus contre les rouges, ou inversement, qui était prévue, mais qui ne se produisait pas, faute de coordination dans l’action.

Nous nous perdions et parvenions parfois à capturer ceux qui normalement auraient dû nous faire prisonniers. Ces manœuvres avaient toutefois le mérite de nous faire chevaucher sur les side-cars et les motos, les haies, les pistes et les sentes et de franchir des obstacles dans les sous-bois de l’immense forêt.

Durant trois semaines , nous avions étés détachés au Pecq où se trouvait un Q .G. Nous assurions la garde, et entre temps, nous avions pour tâche de bourrer des paillasses destinées à garnir des isolateurs se trouvant dans des salles en cours de désinfection.(des coloniaux étaient passés par là). Les subsistances nous parvenaient du quartier et dans l’ensemble, étant en petit nombre, nous jouissions d’une certaine liberté. Dans les premiers jours de mars une information nous parvint :nous allions être mutés au C.O.M.C. de Fontevrault.

 



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